Qu'est-ce qu'est véritablement l'ego
- Pascale de Tol

- il y a 12 minutes
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Pourquoi parler de l’ego aujourd’hui ?
L’ego est devenu l’un des termes les plus galvaudés du vocabulaire spirituel contemporain. Il est invoqué à tout propos et souvent désigné comme l’ennemi principal sur le chemin de l’éveil. Trop d’ego, ego blessé, ego spirituel, dissolution de l’ego, mort de l’ego : la liste est interminable.
Pourtant, derrière cette inflation de discours, une chose demeure étonnamment absente : la clarté.
Du point de vue gnostique, cette obsession pour l’ego n’est pas anodine, elle signale une confusion profonde entre les niveaux de réalité et une perte de repères entre ce qui relève de la psyché, de l’astral et du pneuma.
En d’autres termes, on demande à l’ego de faire un travail qui n’est pas le sien, puis on lui reproche d’échouer.
Cet article ne propose ni méthode, ni exercice, ni voie pour « se débarrasser » de l’ego. Il ne s’inscrit pas dans une logique de guérison ou de transformation, Il vise uniquement à remettre l’ego à sa juste place, à partir d’une lecture gnostique rigoureuse, afin que cesse la guerre intérieure inutile qui alimente tant de quêtes spirituelles.
1. L’ego dans le discours spirituel contemporain
1.1 L’ego comme bouc émissaire
Dans une grande partie des enseignnements spirituels modernes, l’ego est présenté comme la source première de la souffrance humaine. Il serait responsable de la peur, du désir, de l’attachement, de la séparation et même de la violence. Cette vision crée un récit simple et séduisant : si l’ego disparaît, la paix s’installe.
Mais ce récit repose sur une projection. Il attribue à l’ego un pouvoir métaphysique qu’il n’a pas. En réalité, l’ego devient le réceptacle de tout ce qui est inconfortable, conflictuel ou contradictoire dans l’expérience humaine. Il est plus facile de déclarer la guerre à l’ego que de reconnaître une confusion plus fondamentale : celle de l’identité.
1.2 Une guerre intérieure sans fin
Le discours anti-ego installe une division interne durable. D’un côté, un « moi inférieur », imparfait, conditionné, à surveiller, de l’autre, un idéal spirituel à atteindre : plus conscient, plus éveillé, plus pur.
Cette dynamique crée une tension permanente, entretenue par l’idée qu’il faudrait sans cesse s’améliorer.
D’un point de vue gnostique, cette guerre intérieure ne mène nulle part, car elle se déroule entièrement dans le champ de la psyché. Elle ne fait que déplacer les identifications sans jamais les dissoudre.
2. La perspective gnostique : une question de niveaux
2.1 Psyché, astral et pneuma : une distinction oubliée
La gnose repose sur une distinction claire des plans de réalité. Cette distinction a été largement effacée par la spiritualité moderne, qui mélange expériences psychologiques, phénomènes astraux et reconnaissance pneumatique.
La psyché regroupe l’ensemble des structures de la personnalité : histoire personnelle, émotions, mécanismes de défense, conditionnements, ego. L’astral correspond au plan des images, des formes, des archétypes, des identités spirituelles et des expériences dites « subtiles ».
Le pneuma, enfin, est l’étincelle divine, non personnelle, non psychologique, issue du Plérôme.
Sans cette distinction, toute démarche spirituelle devient confuse, et l’ego se retrouve chargé de missions qui ne lui appartiennent pas.
2.2 La place exacte de l’ego
L’ego appartient strictement à la psyché. Il n’est ni une entité autonome ni un principe métaphysique. Il n’a aucun accès direct au pneuma et ne peut produire aucun souvenir du Plérôme.
Cela ne le rend ni mauvais ni inutile, mais simplement limité à sa fonction.
Le problème ne réside donc pas dans l’existence de l’ego, mais dans l’erreur d’identification qui consiste à le prendre pour ce que l’on est.
3. Ce que l’ego est réellement
3.1 Une structure de cohérence
L’ego est une structure fonctionnelle qui permet la continuité de l’expérience incarnée. Il organise la perception, assure une cohérence narrative, permet l’interaction sociale et la survie psychologique. Sans ego, il n’y aurait pas de repères stables, pas de responsabilité, pas de langage incarné.
3.2 Ce que l’ego n’est pas
L’ego n’est ni le Soi véritable, ni l’âme divine, ni l’étincelle pneumatique. Il ne détient aucune autorité ontologique. Lorsqu’il se prend pour le centre de l’être, il usurpe une place qui n’est pas la sienne, mais cette usurpation repose sur l’ignorance, non sur une faute.
4. L’illusion de la libération de l’ego
4.1 Une quête circulaire
Vouloir se libérer de l’ego est une initiative de l’ego lui-même. Cette tentative repose sur une logique auto-référentielle : la psyché se prend pour objet et pour sujet de sa propre libération. Elle se regarde, se juge, se compare et se projette dans un futur idéalisé où l’ego serait enfin absent.
Cette dynamique crée une quête sans fin. À chaque identification reconnue succède une identification plus subtile. À chaque couche déconstruite apparaît une nouvelle exigence intérieure. L’ego ne disparaît pas : il se déplace. Il devient plus fin, plus discret, parfois même plus respectable, mais il reste le centre implicite de l’opération.
Du point de vue gnostique, cette quête est circulaire parce qu’elle ne change jamais de niveau. Elle reste enfermée dans la psyché, cherchant une issue par l’effort, la vigilance ou la discipline intérieure. Or la gnose ne propose aucune sortie par l’effort, car l’effort appartient précisément au plan psychique.
4.2 La fabrication d’un idéal spirituel
La volonté de se libérer de l’ego engendre presque toujours un idéal de soi. Cet idéal est présenté comme plus conscient, plus présent, plus aligné, plus humble ou plus éveillé. Il sert de référence silencieuse à partir de laquelle l’ego réel est évalué, corrigé et parfois méprisé.
Cette comparaison permanente installe une hiérarchie intérieure : ce que je suis maintenant serait inférieur à ce que je devrais être. La souffrance ne vient alors pas tant de l’ego que du regard porté sur lui.
L’individu vit dans un décalage constant entre son expérience immédiate et une image spirituelle intériorisée.
La gnose ne reconnaît aucune valeur ontologique à ces idéaux. Ils appartiennent au registre imaginaire de la psyché et, très souvent, à l’astral. Ils entretiennent la quête au lieu de la dissoudre.
4.3 L’ego spirituel : un déplacement de l’identification
Lorsque l’ego se pare de vocabulaire spirituel, il ne disparaît pas, il se renforce. Il devient celui qui observe son ego, celui qui n’est plus dupe, celui qui a compris les mécanismes.
Cette position est particulièrement stable, car elle donne le sentiment d’une supériorité intérieure sans avoir à la nommer.
L’ego spirituel est rarement reconnu comme tel, car il se présente sous les traits de la lucidité, de la sagesse ou du détachement. Pourtant, il reste une structure d’identification. Il ne fait que déplacer le centre, sans jamais remettre en question l’usurpation initiale : celle qui consiste à confondre une structure psychique avec l’être.
4.4 Pourquoi l’ego ne peut pas se libérer de lui-même
L’ego ne peut pas se libérer de lui-même pour une raison simple : il n’est pas une entité autonome capable de transcendance, il est une fonction. Lui demander de s’abolir ou de se dépasser revient à lui attribuer un pouvoir qu’il n’a pas.
Cette incompréhension alimente une grande partie de la souffrance spirituelle contemporaine.
On attend de l’ego qu’il accomplisse un geste métaphysique, puis on le condamne lorsqu’il échoue. La gnose met fin à cette attente irréaliste en rappelant que l’ego n’a jamais été destiné à libérer qui que ce soit.
5. Souveraineté intérieure : remettre l’ego à sa juste place
5.1 La souveraineté n’est pas un contrôle
La souveraineté intérieure est souvent confondue avec une forme de maîtrise psychologique.
On imagine un individu capable d’observer ses pensées, de réguler ses émotions, de ne plus réagir. Cette image flatteuse correspond à un idéal de contrôle intérieur, mais elle ne relève pas de la souveraineté au sens gnostique.
Dans une lecture gnostique, la souveraineté ne consiste pas à dominer l’ego ni à le surveiller en permanence.
Elle ne repose pas sur une vigilance accrue ou sur une discipline intérieure, elle commence lorsque cesse la délégation silencieuse par laquelle l’ego est chargé de définir ce que l’on est.
5.2 L’erreur de délégation
Très tôt, l’ego devient le porte-parole de l’identité. C’est à travers lui que l’individu se pense, se raconte et se situe dans le monde. Cette délégation n’est pas un choix conscient ; elle résulte d’une ignorance structurelle des niveaux de réalité.
Lorsque l’ego est investi de cette fonction identitaire, il se retrouve contraint d’assumer une responsabilité qui n’est pas la sienne. Il doit donner du sens, assurer une cohérence existentielle, produire une image acceptable de soi.
Cette charge excessive explique en grande partie la rigidité, la défensive et parfois la souffrance associées à l’ego.
La souveraineté intérieure commence lorsque cette délégation est retirée, sans combat, sans effort, sans projet de remplacement.
5.3 Responsabilité, incarnation et ego
Remettre l’ego à sa place ne signifie pas s’en désengager. Au contraire, l’ego fonctionne plus justement lorsqu’il n’est plus confondu avec l’être, il peut alors assumer pleinement son rôle dans l’incarnation : agir, décider, répondre de ses actes.
Contrairement à certaines idées spirituelles, la gnose ne dissout pas la responsabilité individuelle, elle la clarifie. L’ego n’est pas aboli ; il devient un instrument relatif, situé, opérant dans son champ propre. Cette clarification permet une incarnation plus sobre, moins dramatique, moins chargée de justification existentielle.
5.4 La fin de la guerre intérieure
Lorsque l’ego cesse d’être perçu comme un ennemi à abattre ou comme un obstacle à dépasser, la guerre intérieure perd sa raison d’être. Il n’y a plus de lutte entre un moi spirituel idéalisé et un moi psychologique jugé insuffisant.
Cette fin de la guerre n’est pas un état particulier, ni une paix émotionnelle garantie, elle est la conséquence directe d’une clarté de niveau. Chacun opère à sa place. La psyché n’est plus sommée de produire ce qui ne relève pas d’elle.
Conclusion – Remettre l’ego à sa place
L’ego n’a pas à être détruit, ni transcendé, ni guéri, il a simplement à être reconnu pour ce qu’il est : une structure psychique fonctionnelle, limitée à son plan.
Une lecture gnostique de l’ego n’ouvre pas sur une promesse de réalisation ou de souvenir, elle met fin à une confusion. Et parfois, cela suffit pour que cesse la guerre intérieure inutile.
Pascale de Tol
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